Extrait de l’interview du philosophe Pierre Cassou-Noguès dans le journal Sud Ouest du 29 mars
» Le sentiment très partagé est que les jours finissent par tous se ressembler. Le confinement a, d’une certaine manière,
suspendu le calendrier. On doit réfléchir quelques secondes
avant de savoir si nous sommes un dimanche ou un vendredi…. L’abolition
du calendrier, de la conscience des jours, c’est précisément
ce contre quoi Robinson lutte sur son île, en marquant
d’une encoche, sur le tronc d’un arbre, chaque jour qui passe…
Quand on est privé d’activité sociale, les jours se ressemblent, on a
l’impression de vivre dans un éternel présent. »
SO : Vous vous intéressez, en philosophe, au temps perdu, un sujet assez peu étudié dans votre discipline ou dans les sciences sociales.
» C’est un phénomène de la vie auquel la tradition philosophique
s’est peu intéressée, parce que ce temps perdu est sans doute plus
difficile à mesurer, à saisir que le temps actif, notamment le temps
travaillé qui, lui, fait l’objet de nombreuses recherches. Et puis le
temps passé à « ne rien faire » comme on dit, est, dans nos sociétés
occidentales, souvent capitalistes, associé à une forme de culpabilité.
Max Weber l’a montré : à la source du capitalisme, il y a l’idée
que perdre son temps, c’est un péché.
« Le temps, c’est de l’argent, time is money » disait, aux Etats-
Unis, Benjamin Franklin. »
SO : Dans vos travaux, vous dites beaucoup de bien du fait de perdre son
temps, de traîner. Le confinement n’est-il pas, après tout, une occasion
de retrouver un peu de ce temps perdu ?
Non, pas au sens où je le conçois.
L’inactivité, un temps sans obligation ni engagement, c’est utile
pour la construction de soi, mais pas dans le contexte actuel. Pour
moi, traîner, avoir du temps, perdre son temps, c’est intéressant à
vivre si cette expérience se fait librement.
Avec le confinement, nous sommes dans un cadre beaucoup
plus contraint : nous retrouvons certes du temps mais cela nous est imposé, avec des restrictions de nos libertés, certes légitimes au regard de la crise sanitaire, mais lourdes.
Par ailleurs, pour moi, « perdre son temps », « traîner », cela va avec
l’idée de la promenade, de la flânerie, de l’observation, de l’attention
aux paysages, au hasard de sa curiosité, par opposition au « trajet »
qui nous conduit chaque matin invariablement du domicile au travail[…]
Pour tirer une jouissance du fait d’avoir du temps, il faut se sentir
disponible. L’angoisse liée au virus nous rend beaucoup moins ouverts,
légers. Pour toutes ces raisons, je pense qu’on risque d’être
assez vite confrontés davantage à l’ennui, à un temps vide, qu’à la
jouissance du temps retrouvé […]